Abdelhamid YOUYOU
Abdelhamid YOUYOU, Pr Théologien musulman et Directeur des affaires cultuelles de la Mosquée de Strasbourg à l'occasion de l'Aïd al-Adha 10 Dou-Al-Hidja 1426 - 10 janvier 2006 |
Chaque année les musulmans évoquent le souvenir du prophète Abraham en perpétuant son geste qui a traversé les siècles à savoir « le sacrifice » de son fils « Ismaël » (d'après la tradition islamique) qui a été « sauvé » in extremis par « la rançon d'une immolation généreuse » (un bélier). D'où cette commémoration, de la part des musulmans de « l'Aïd AL ADHA », la fête du sacrifice. Un tel souvenir rappelle à tout homme ou femme de foi un « événement », et ce jour de l'Aïd et l'avènement de cet événement. Et non des moindres ! Un événement « à répétition », qui devient une tradition poursuivie tout au long des âges.
Pour les musulmans, cet événement est l'occasion non seulement pour manifester leur joie et leur bonheur, mais aussi, pour réfléchir et méditer sur l'histoire et le contenu de cet événement : quel sens lui donner ? et quels leçons en tirer ?
Abraham, d'après le Coran est « l'ami intime » de Dieu; et entre « amis intimes » les choses et les objets et tout ce qu'on aime « ne compte pas » et/ou « n'a pas de prix ». D'où le sens du sacrifice : sacrifier tout pour l'être qu'on aime ! Et qu'en est-il du sacrifice pour l'amour de Dieu ? Abraham nous donne la preuve décisive de cet amour en lui pour Dieu en exprimant sa « volonté » de sacrifier non pas des objets de valeurs, mais ce qui n'a pas de valeur dans ce monde; son fils, qu'il a eu à un âge très avancé d'une femme qui était sa servante (Hagar) parce que sa femme Sarra était stérile. Face à l'amour de Dieu tout devient non seulement « petit » mais se traduit à « néant », à rien !
Abraham a reçu un appel de Dieu, de son « ami intime » lui demandant de sacrifier son fils, et Abraham de répondre de suite : « me voici », sans la moindre hésitation, ni crainte, ni tremblement, ni doute, mais une réponse ferme, catégorique, exprimant sa totale soumission et sa résignation à l'extrême pour Dieu en faisant « don » de son fils à son « ami intime ». En faisant « don » à ? ! Mais Dieu n'a-t-il pas fait « don » à Abraham de « sa » vie et de celle de « son » fils ? et de toutes les vies dans l'univers immense, vaste et en perpétuelle extension ? C'est là que réside le principe de la foi : « Dis, en vérité, ma prière, mes actes de dévotion, ma vie et ma mort appartiennent à ALLAH, Seigneur de l'univers » (Coran, 6 / 162).
Ce dont Abraham fait sacrifice est déjà un « don » de Dieu avant qu'il en fasse un don de son côté : il ne fait donc que « rendre » à Dieu ce qui reviendra à Lui, tôt ou tard. Abraham, avec ce geste de sacrifice ne fait qu'exprimer sa « désappropriation » de toute chose, y compris de celle de « son » fils. Et ce geste de sacrifice est loin d'être une « expropriation », parce que dans l'esprit d'Abraham et dans l'esprit de tout homme ou toute femme de foi, tous ce qui est en « notre » possession, y compris les enfants, sont des dépôts (amanates), c'est-à-dire en consignation, et un jour les dépôts seront de retour vers leur vrai propriétaire.
Le sacrifice d'Abraham est donc cette preuve d'amour qu'il a pour son « ami intime »; preuve aussi qu'il peut à tout moment se détacher de tout ce qui tient à lui, et de tout ce qui lui tient à c?ur. Nous voilà devant un « désengagement » d'Abraham; désengagement de son existence et de celle des autres auxquels il tient énormément ! et ce dans le but d'exprimer et de manifester son « engagement » devant Dieu, son Créateur, auquel il a promis de se soumettre toute sa vie durant.
Certes, le sacrifice d'Abraham est une épreuve incomparable, incommensurable et incroyable même pour certains esprits qui pensent que « tout ce qui est irréel est irrationnel »; alors, comment exprimer la certitude de la foi, la détermination de la volonté, la fermeté dans la résolution quand un homme ou une femme de foi fait sienne ? Comment, dès lors, exprimer et manifester sa piété et son obéissance à la volonté du seigneur sans cet esprit de sacrifice pour Dieu et sans cet acte de dévouement sans condition aucune ? C'est avec les sacrifices que la conscience d'un homme ou d'une femme de foi s'endurcisse, que les c?urs s'en réjouissent, que les âmes s'envoleront. Et cela arrive chaque fois que le devoir nous appelle pour effectuer tel ou tel sacrifice et auquel nous répondons : « Nous voici » !
« Me voici » : cette réponse d'Abraham devrait et devra être la réponse de tout homme ou femme de foi qui n'exprime aucune résistance face aux devoirs qui sont les nôtres devant l'humanité toute entière, abstraction faite de race, de couleur, d'ethnie, de profession et/ou de confession.
« Me voici », ce n'est pas une réponse réservée exclusivement à Abraham, elle est aussi celle du fils qui répond « présent » et ce pour approuver la réponse de son père et confirmer sa foi devant Dieu : « Me voici, père, fais ce que Dieu t'a commandé de faire, tu me trouveras avec la volonté de Dieu du nombre des endurants » (Coran 37 / 102). Nous voilà devant deux dévoués, père et fils, à Dieu leur Créateur et leur Seigneur : « C'est là certes, l'épreuve manifeste » (Coran 37 / 106). Une fois le père et le fils soumis à la volonté de Dieu, sans résistance, ni incertitude, Dieu ordonna à ce que le fils soit « sauvé » pour sa double obéissance : à celle de Dieu et à celle de son père. L'une est la condition sine qua non de l'autre; l'une ne vaut pas sans l'autre; la désobéissance de l'un implique la désobéissance de l'autre impérativement.
On ne peut évoquer le souvenir ou l'historique du sacrifice, en se rappelant uniquement l'attitude du père et celle du fils. Qu'en est-il de celle de l'épouse et de la mère qu'est Hagar ? N'était-elle pas la première à répondre : « me voici », quand elle demanda à son époux : à qui m'abandonnes-tu dans ce désert et dans cette vallée sans agriculture ? Et celui-ci de répondre : à Dieu. Alors Hagar, la femme dévouée, résignée à la volonté de Dieu, répond : « Alors, Dieu ne nous délaissera pas ! » Nous somme devant le sacrifice de toute une famille, dévouée, résiliée de l'amour de ce monde pour être auprès de Dieu à chaque appel émanant de Lui; devant les membres d'une famille abandonnée corps et âme à Dieu. Et c'est là que réside le sens profond du sacrifice : s'adonner, s'abandonner à Dieu en faisant « don » de ce qu'on a pour Lui, c'est-à-dire pour ceux qui sont dans le besoin et la nécessité.
« Me voici » : est une réponse qu'on doit donner à chaque appel venant de Dieu : pour la prière, le jeûne, l'aumône, et le pèlerinage. Une fois à la Mecque pour accomplir les rites du pèlerinage, les pèlerins ne se lassent pas de « répéter » en écho à la réponse d'Abraham : « me voici, oh mon Dieu, je réponds à ton appel ». N'avions-nous pas dit que l'événement du sacrifice est un événement « à répétition » ? Et sur les lieux et dans les gestes ? Le Coran dit : « Et Nous perpétuâmes son renom dans la postérité ». (Coran 37 / 108)
En guise de conclusion : tout acte de sacrifice répondant à un appel divin est un acte « agréable » parce qu'on rend à Dieu ce qu'il nous a donné, ce qui Lui est dû. D'où le sens de la soumission et d'être musulman : Où en sont les musulmans face aux problèmes du monde aujourd'hui ? Où est la part de leur responsabilité par rapport à ce qui se fait pour résoudre ces problèmes ? C'est pour faire face à ces problèmes que les musulmans ont besoin de méditer sur le sens du sacrifice que leur a transmis l'histoire de l'événement à travers les siècles. Face au sacrifice il n'y a ni autonomie à proclamer, ni des économies à faire ! |